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Cent Mille Milliards de blogs

17 04 2009 |  Publié dans Lectures

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Si je comprends bien cette jurisprudence, l’amateur de poésie a été puni. Raymond Queneau vivant aurait-il poursuivi en justice cet odieux algorithme ?

Si à la place de proposer un sonnet au hasard et à la demande un blog proposait chaque jour un seul sonnet, le jugement serait sans doute malheureusement le même. Car au bout de quelques mois, le hasard veut que les pages du blog auront proposé au moins une fois les cent-quarante vers du livre. Donc problème de droit. Pauvres ayants-droits. Eux qui veillent si dur sur la non-lecture et le non-usage de la poésie, et sur tant d’autres choses parfois, carton et ficelle etc. Et s’ils vendaient un par un chacun des cent mille milliards de sonnets ? Aux enchères ? Une vente éternelle (ou quasi), rente assurée !

Je trouve assez prétentieux de vouloir mettre la main sur mille milliards fois cent sonnets.

Et si un site attribuait un sonnet au hasard à chaque personne s’inscrivant ? L’espace disque pour stocker les codes des sonnets (voir plus bas pour les codes) déjà attribués n’est pas infini (quelques milliers de Tera-octets) et le temps que cela deviennent un problème d’espace disque le To sera au prix de notre actuel Mo et le temps de recherche des sonnets déjà utilisés (on attribuerait pas deux fois le même sonnet) sera instantanée malgré les milliards d’internautes (mais dirait-on encore internaute quand tout le monde pourrait l’être partout sur Terre ?) inscrits depuis des siècles et des siècles. Pas de remise à zéro, un jour le site est plein et chacun a ou a eu son sonnet et ça s’arrête, au bout de quelques millions d’années, dans un futur au soleil bien large et rouge. Ça prendrait donc un petit peu de temps, une idée de l’infini qui commence à peine. Mais on en revient à une possible mise à disposition de tous les vers de tous les sonnets découpés et donc on retombe sur ces droits !… Un de ces jours tout de même ce texte va tomber dans le domaine public non ?

Autre solution, publier chaque jour les sonnets dans un ordre tel que l’ensemble ne sera pas publié avant le cent mille milliardième poème car « toute chose pourtant doit avoir une fin ».

Supposons le code de quatorze chiffres suivant 29 032 312 056 782. La position du chiffre me donne le vers (d’où les quatorze chiffres pour chacun des quatorze vers d’un sonnet). La valeur du chiffre me donne la page où se trouve le vers, parmi les dix pages du livre (feuilletez ici en anglais et en vo). Le sonnet 00000000000000 est celui que l’on peut lire lorsqu’on ouvre le livre. Le 99999999999999 étant le sonnet de la dernière page. Le sonnet n° 29 032 312 056 782 se lit donc ainsi : troisième page pour le premier vers, dernière et dixième page pour le second vers, première page pour le troisième vers, etc. jusqu’à la troisième page pour le quatorzième et dernier vers. Soit:

Le vieux marin breton de tabac prit sa prise
Lorsque le marbrier astique nos tombeaux
Le cornédbîf en boîte empeste la remise
Elle soufflait bien fort par-dessus les côteaux

Souvenez-vous amis de ces îles de Frise
Quand se carbonisait la fureur des châteaux
Il grelottait le pauvre au bord de la Tamise
Lorsqu’on voyait au loin flamber les arbrisseaux

Du pôle à Rosario fait une belle trotte
On gifle le marmot qui plonge sa menotte
Il voudra retrouver le germe adultérin

Barde que tu me plais toujours tu soliloques
Grignoter des bretzels distrait bien des colloques
Le mammifère est roi nous sommes son cousin

Ou un sonnet binaire, le 01 010 101 010 101 par exemple:

Le roi de la pampa retourne sa chemise
Depuis que lord Elgin négligea ses naseaux
Le cornédbîf en boîte empeste la remise
Il chantait tout de même oui mais il chantait faux

Je me souviens encor de cette heure exeuquise
Du climat londonien où s’ébattent les beaux
Nous avions aussi froid que nus sur la banquise
Quand les grêlons fin de mars mitraillent les bateaux

Du pôle à Rosario fait une belle trotte
On comptait les esprits acérés à la hotte
Lorsqu’on boit du maté l’on devient argentin

Sa sculpture est illustre et dans le fond des coques
Exaltent l’espagnol les oreilles baroques
Si l’Europe le veut l’Europe ou son destin

Ou son numéro de sécurité sociale moins le dernier chiffre de la clé. Ou le 00807807807807. Ou le 01234567898765…

Et surtout si l’on va dans l’ordre, pour ne pas révéler l’ensemble des vers combinés, ni même leur majorité avant deux ou trois sacrés lustres, on publierait :
00 000 000 000 000
10 000 000 000 000
20 000 000 000 000
30 000 000 000 000
40 000 000 000 000
50 000 000 000 000
60 000 000 000 000
70 000 000 000 000
80 000 000 000 000
90 000 000 000 000
11 000 000 000 000
12 000 000 000 000
13 000 000 000 000

La deuxième semaine pourrait commencer et on aurait le temps de voir venir.
Après cinq cent ans, on aurait pas révéler tous les vers.
18 262 400 000 000
Un moyen lent de savourer chacun de ces nombreux sonnets et les bien comprendre. Ennuyeux peut-être ?

Cela dit on trouve sur internet de nombreux générateurs, de tous âges, de toutes formes. La jurisprudence a-t-elle changée ?

Cette idée de blog aléatoire quotidien, pourquoi pas ? Pendant que j’écrivais cette note, François Bon se demandait sur Facebook « ce serait quoi pour vous le blog le plus fou question invention ? »

Et si chacun écrivait ses propres cent mille milliards ?

*

Sonnet n° 01 123 581 321 345 , dit de Fibonacci.

Le cheval Parthénon s’énerve sur sa frise
Depuis que lord Elgin négligea ses naseaux
Sur l’antique bahut il choisit sa cerise
Elle soufflait bien fort par-dessus les côteaux

Il déplore il déplore une telle mainmise
Que n’a pas dévoré la horde des mulots?
Il grelottait le pauvre au bord de la Tamise
Lorsque vient le pompier avec ses grandes eaux

On sèche le poisson dorade ou molve lotte
On comptait les esprits acérés à la hotte
Le colonel s’éponge un blason dans la main

Les rapports transalpins sont-ils biunivoques?
On mettait sans façon ses plus infectes loques
Mais on n’aurait pas vu le métropolitain

– Raymond Queneau, 1961

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