De ce qui est monstrueux
10 11 2009 | Publié dans Ratures | 2 Commentaires

Eric Raoult rappelle Marie NDiaye à son «devoir de réserve».
Monstre
5. un monstre, une chose dont on s’effraye.
6. par analogie et par transition du physique au moral, personne cruelle, dĂ©naturĂ©e, ou remarquable par quelque vice poussĂ© Ă l’excès.Monstrueux
4. qui excède en mal tout ce qu’on peut concevoir.
5. qui choque les règles du goût. Qui choque la raison.
Bien banal de revenir Ă des dĂ©finitions. Mais il le faut, revenir au sens des mots, leur accorder de l’importance, n’avoir aucune rĂ©serve Ă cet Ă©gard, car la sensure guette.
Notons que dans le titre du bibliobs, la prĂ©sence du possessif « son », et sa localisation hors des guillemets.
Sur ce blog j’essaie de ne pas dĂ©fendre mais d’Ă©crire mais il m’est arrivĂ© plusieurs fois d’ĂŞtre obligĂ© de ça, concernant la libertĂ© d’expression, rĂ©gulièrement attaquĂ©e, ce qui m’indigne, et utiliser ce mot, « indigner », qui me semble si pauvre, montre bien pourquoi j’Ă©vite le sujet politique, car je ne sais pas en parler, toujours cette impression d’ĂŞtre comme Thomas, jeune, dans Assez parlĂ© d’amour, d’HervĂ© Le Tellier, ma vĂ©hĂ©mence est en proportion de mon ignorance. Mais faut-il connaĂ®tre quelque chose Ă quoi que ce soit pour dire:
Monstrueux : rétablir la peine de mort, y songer.
Monstrueux : expulser dans un pays en guerre des réfugiés.
Monstrueux : arrêter devant l’école des enfants sans papier.
VoilĂ pour ce qui peut ĂŞtre le plus gĂ©nĂ©ralement admis comme monstrueux. Pour ma part, il existe d’autres faits qui me choquent, oĂą je vois un vice poussĂ© Ă l’excès, qui m’effraye. Le « consensus » me semble toujours curieusement s’arrĂŞter Ă la frontière de l’Ă©conomie, du social, tant le discours dominant remplit la totalitĂ© de l’espace politique, acceptĂ© par l’espace mĂ©diatique, comme si, du reste, on ne devait pas parler. Comme s’il fallait s’en tenir Ă des bases communes en guise d’opposition. Sans doute sont elles nĂ©cessaires. Mais d’opposition, il n’y a pas et s’il y a elle est inaudible, rendue telle, rejetĂ©e en marge, jugĂ©e pas « rĂ©aliste » par le pouvoir et ses mĂ©dias. Il y en a si peu que le pouvoir peut se permettre d’effacer tout ce qui pourrait commencer Ă ressembler Ă de l’opposition au capitalisme, peut se permettre de balayer toute libertĂ© restante qui pourrait encore donner naissance Ă un adversaire. Et les contre-pouvoirs ne sont plus lĂ oĂą on les attendait, le consensus pour le marchĂ© est large, s’Ă©tend Ă ce qui s’appelait la gauche, le socialisme.
Je me suis senti obligé de rejeter la ligne suivante loin des autres :
Monstrueux : rĂ©duire les dĂ©penses publics de soins, d’Ă©ducation.
Mais peut-ĂŞtre aurais-je dĂ» l’accoler ?
Pourquoi Ă©crire tout ça ? La rĂ©action de Raoult face au mot de « monstrueux » employĂ© par Ndiaye, me semble dire quelque chose de la manière dont la droite, ou le pouvoir en gĂ©nĂ©ral, qui peut ĂŞtre Ă gauche, rĂ©agit Ă la vĂ©ritĂ©, et plus particulièrement quand celle-ci et si violente, poĂ©tique, que ce mot de monstrueux, prononcĂ© tout Ă cĂ´tĂ© d’une phrase de Duras et de ce que Ndiaye en explique: « Pour moi, ces gens-lĂ , ils reprĂ©sentent une forme de mort, d’abĂŞtissement de la rĂ©flexion, un refus d’une diffĂ©rence possible ».
C’est ce que cela appelle en moi, et la rĂ©action forte d’un de ces gens lĂ , qui me fait rĂ©agir et Ă©crire, sans savoir oĂą je vais.
Ces ministres, leurs dĂ©putĂ©s et leurs promoteurs, qui ouvrent par leurs lois et leurs directives, Ă la finance mondiale affamĂ©e les Etats, leurs institutions et leurs fondements, voilĂ quelque chose qui me semble effrayant, plein d’excès, dĂ©raisonnable. C’est le marchĂ© libre qui a faim, oĂą la concurrence libre et non faussĂ©e prĂ©vaut sur la libertĂ©, l’égalitĂ©, la fraternitĂ©, la rĂ©publique une et indivisible (« ou la mort » est-il encore Ă©crit sur le fronton de certaines mairies). C’est cet appĂ©tit choquant qui est sans cesse rassasiĂ© mĂŞme après la dĂ©monstration de la chute de ce monde – chute-illusion car elle ne touche que les plus pauvres, les plus Ă©loignĂ©s des contrĂ´leurs du système, alors mĂŞme qu’ils les ont Ă©lus – le capitalisme n’est pas plus « en crise » aujourd’hui qu’hier. « RĂ©forme nĂ©cessaire » après « rĂ©forme nĂ©cessaire », les institutions auxquelles nous devrions « le respect », et inversement sans doute, appliquent les directives et règlements d’autres institutions, Union EuropĂ©enne, FMI, OMC, et toutes vont dans le sens de piller ce qui appartient aux Etats, aux populations, pour le transfĂ©rer au « marchĂ© libre », aux capitaux privĂ©s, car ceux qui sont le moins touchĂ©s par la chute de ce monde mais qui l’ont provoquĂ© sont les moins Ă©loignĂ©s des contrĂ´leurs du système, et il faut nourrir leur appĂ©tit monstrueux. Elus par le plus grand nombre, ceux qui agissent rendent comptent Ă un très petit nombre de possesseurs de capital, qui peuvent investir, jouer, « perdre » et rejouer, et offrent restaurants, cadeaux, postes, vacances, reconnaissance Ă ceux qui se font passer pour les dĂ©lĂ©guĂ©s du peuple. Ce qui fait nos institutions, notre Etat, pourquoi pas dire l’identitĂ© d’une nation, ce qui appartient et sert Ă tous et qui fait qu’en retour chacun participe pour l’ensemble, est dĂ©truit : soins gratuits, retraite, Ă©ducation pour tous, services publics de l’eau, de l’énergie, de la poste, des transports, entreprises publiques, conventions collectives… (J’en oublie.) Partout rĂ©pĂ©tĂ© dès le matin au radio-rĂ©veil avant d’aller au travail ou en chercher, que cela est « nĂ©cessaire », « inĂ©luctable », c’est « naturel », le « meilleur système Ă l’exclusion de tous les autres », c’est ça « ou » le communisme et ses millions de morts, c’est ça « ou » le fascisme est ses millions de morts, c’est ça « ou » Le Pen, c’est ça « ou » Laguiller, c’est ça « ou » le sang de la rĂ©volution, c’est ça « ou » pire, c’est ça « ou » la guerre, alors nous votons le couteau « utile » sous la gorge. Et s’il faut ĂŞtre surveillĂ©, c’est parce que c’est nĂ©cessaire. Et s’il faut ĂŞtre fichĂ©, c’est parce que c’est nĂ©cessaire. Et s’il faut, par un prĂ©tendu « devoir de rĂ©serve », convier quelqu’un Ă se taire, c’est parce que c’est nĂ©cessaire. A qui profitent ces crimes ?
Oui, le monstre effraie, le monstre reconduit dans un pays en guerre des réfugiés, le monstre arrête des enfants sans-papiers devant l’école, le monstre réforme, le monstre sélectionne, le monstre libère la concurrence, le monstre rêve du chacun pour soi, chacun en libre concurrence avec tous les autres dans la nature, le monstre rêve de la loi du plus fort, des royaumes et des conquêtes, chaque année le monstre augmente le budget militaire.
Chaque annĂ©e qui passe, et son gouvernement avec, depuis vingt ans, depuis trente ans, depuis quand, laisse dans son sillage un pays toujours un peu plus en retard sur le haut niveau de conscience sociale qui avait pu ĂŞtre atteint, sur ce que l’humanitĂ© avait peut ĂŞtre produit de plus gĂ©nĂ©reux, de plus inattendu : le contrat social dans un monde oĂą la libertĂ© individuelle et d’expression existent – peut-ĂŞtre ce que je viens de dĂ©crire lĂ a-t-il existĂ©, mais c’est trop idĂ©al et sans doute cela n’a-t-il jamais existĂ©. Peut-ĂŞtre cela a-t-il simplement Ă©tĂ© possible. Peut-ĂŞtre cela a-t-il Ă©tĂ© tout proche. Peut-ĂŞtre cela Ă©tait-il encore loin, mais Ă peu près dans cette direction. Peut-ĂŞtre que chaque jour qui passe cela est de moins en moins possible.
Je ne sais pas si ce que j’Ă©cris lĂ est dans le sujet, ne dĂ©passe pas quelque borne. Je ne crois pas, car il y a l’accumulation, les pions poussĂ©s petit Ă petit, loi après loi, rĂ©forme après rĂ©forme, dĂ©claration après dĂ©claration. Je pense simplement Ă Philippe Soupault, ce qu’il Ă©crit en postface du Grand Homme (1929), dans l’Ă©dition de 1946 et qui me saisit Ă chaque lecture.
Pourquoi dĂ©terrer les cadavres ? (…) Je crois que c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’on veut oublier que j’ai voulu rééditer l’ouvrage que j’avais Ă©crit il y aura bientĂ´t vingt ans. Car ces personnages dont l’existence me rĂ©volta d’abord, et ne cessa ensuite de m’inquiĂ©ter presque jusqu’à l’angoisse, ne sont morts qu’en apparence. J’ai retrouvĂ© vivants, j’ai reconnu leurs semblables, aussi nocifs, aussi perfides, aussi hypocrites, ceux qu’on appelle les grands bourgeois. Durant quatre annĂ©es terribles et immondes, ces grands bourgeois ont montrĂ© ce qu’ils aimaient et ce qu’ils souhaitaient. Ils ont cru qu’ils pouvaient impunĂ©ment se vautrer dans la boue, jouir sans vergogne de leurs privilèges, s’emparer, enfin, et pour longtemps -sans risquer d’ĂŞtre contrĂ´lĂ© ou dĂ©noncĂ©,- de ce qu’ils appelaient des leviers de commande, en se fĂ©licitant d’assurer le pouvoir d’un PĂ©tain, de glorifier la « mĂ©thode » et le « prestige » de Hitler, de Mussolini ou de Franco. Le nazisme et le fascisme sont, en apparence, et provisoirement du moins, anĂ©antis, mais les grands bourgeois, en France surtout, après avoir tremblĂ© de peur pendant quelques mois, retrouvent, en mĂŞme temps que leur morgue, leurs privilèges et leur puissance. [...] Je n’avais pas osĂ© prĂ©voir ni annoncer ce qu’ils seraient amenĂ©s Ă commettre. Je les savais, pourtant, capables de tout. On ne voulait pas me croire, jadis, quand je publiais les romans oĂą je dĂ©nonçais, avec trop de vĂ©hĂ©mence et avec trop de fureur, disait-on, les mĹ“urs des bourgeois, leurs prĂ©jugĂ©s, leurs vices, leurs ridicules, leurs volontĂ©s criminelles, leur Ă©goĂŻsme et leur conformisme que je me m’efforçais moins de qualifier que d’illustrer par des exemples.
Voir aussi (ajouts irréguliers) :
Le Clavier Cannibale II.
Les inrocks.
Marie Ndiaye « persite et signe ».
Interview Libé.
République des Livres.
L’Autofictif.
La revue des ressources.
Autres réactions.
Journal LittéRéticulaire.
Y.S. Limet.
Carnets de Jean-Louis Kuffer.
Pétition de soutien (sans réserve) à Marie Ndiaye.
Appel international pour Antonio Tabucchi.
Ajout du 20/11/2009:
Le DĂ©sordre fait le lien entre cette affaire et une autre, que je comprends beaucoup moins bien, Ă©tant peu au fait de ces choses, mais dont je devine, Ă force de lire, l’importance.
Ajout du 16/01/2009:
Un article de Frédérique Clémençon à lire sur Mediapart.







2 commentaires ↓
colère partagée joachim
http://www.tierslivre.net/faceB/spip.php?article47
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