Textes et voix
25 06 2009 | Publié dans Ecritures, Lectures | 5 Commentaires

La nuit remue, 20 juin 2009. Les lectures accompagnées par Yann Féry sont somptueuses ; des nappes caverneuses comme l’orage quand le ciel est de pierre et des sifflements lointains aigus. Ces textes de Claude Favre et Fred Griot sonnent et frappent, ils les disent avec une force et cette force est aussi dans le texte.
Leur voix est dans le texte et quand leur voix dit le texte, le texte y passe transformé encore. Il y a là quelque chose qui m’interpelle, ce rapport de la voix de l’écrivain à son texte. Le corps à l’œuvre lors de la lecture doit aussi l’être à l’écriture. Quand Bruno Fern lit, et j’ai bien aimé Cheval porteur, mais ce texte inédit qu’il lit ce soir, je n’accroche pas, il le lit sans voix, avec un ton de lecture comme une dictée ou un enfant qui joue un peu le texte ; il m’est difficile d’écouter. Sauf par moment seulement, sans doute aux moments les plus forts, quelque chose de sa voix doit être là dans le passage qu’il à écrit juste là et sa voix le lisant s’en souvient, et il le dit comme s’il était plus convaincu et je suis capté et le texte alors me parvient mieux ; et sans doute aux yeux ce texte me plairait-il, il n’y a plus qu’à attendre sa publication.
Claro, jeudi à la Librairie Pensées Classées, lisait Golden Gate de Vikram Seth, et je suis sûr qu’il a lu à haute voix tous les sonnets qu’il a traduits, de manière à les travailler à l’oreille. Sa manière de lire, si naturelle, pas seulement du travail de préparation de la lecture de ce jeudi. Ce sentiment là plus présent encore dans la poésie de ce soir. Claude Favre effeuille son texte, le vit, et le texte respire par sa voix. Fred Griot propulse et module, frappe, frappe, et s’envole aussi, et les nappes mélangées de la guitare.
Il me faut lire plus à voix haute mes textes. Je mets du temps à travailler un texte peut être à cause de ça, que je lis peu, ou pas, que je n’écris pas avec la voix et il me semble de plus en plus évident que la voix a son rôle à jouer, je ne sais pas encore lequel pour moi.
Une lecture de François Bon est souvent surprenante. Il peut mettre dans sa voix une tension progressive qui va culminer dans un passage, ou s’absenter d’un autre. Il peut se mettre à taper du pied sur l’estrade pendant qu’il lit, les bruits de l’usine, l’acier qui frappe, les outils, et sa voix lancinante de plus en plus rapide. Je l’ai vu reprendre à la volée un texte que Philippe De Jonckheere lui tendit soudain, arrêtant sa propre lecture trop chargée d’émotions, et enchaîner la lecture comme automatiquement à un rythme hors du texte, et constant, maintenant ainsi une tension déjà installée.
Maurice Garrel lit en ce moment Zimmer d’Olivier Benyahya, aux Mathurins, avec peu de ton dans la voix, presque rien que le timbre de sa voix, si particulier, un vibrato qui varie lentement selon les moments du texte, variation infime, sa respiration se cale saccadée entre des mots, pas forcément aux virgules ni au point, c’est imperceptible, le texte défile comme sur un écran, à nous de savoir le lire, d’avoir cette liberté, d’oser l’écoute.
Daniel Pennac joue plus son texte, quand il lit Bartleby, il le connait par cÅ“ur, il met du ton, module sa voix sans rien forcer, fait corps avec le texte, un peu théâtral et la mise en scène force ce trait en nous plongeant, discrètement et astucieusement par quelques hautes piles de dossiers, dans un bureau de Wall Street au XIXé. De toutes ces lectures, l’essentiel qui importe, je crois est bien simple et évident: lire pour ceux du fond de la salle, d’une voix sûre propulsée devant, respirer, lire lentement pour se permettre d’articuler et de dire assez fort, dire toutes les consonnes et les voyelles (« Les consonnes. C’est bon d’entendre des consonnes.« ), avoir une phrase d’avance en tête pendant que l’on parle, lire avec le sens bien chevillé au corps.
Je me souviens d’ateliers Tisserands où j’ai entendu ça, de dire mes textes à voix haute pour mieux les travailler. Je me moquai, et écrivis un texte illisible autrement qu’aux yeux. Dans le dispositif de l’atelier, une lecture à haute voix s’imposait néanmoins, pour avoir les retours des autres. Et en le lisant, tiens donc, je sentis vibrer une voix en moi, une tension s’installa, ce texte que j’avais écris contre la voix, une voix l’avait écrite en moi, contre moi. Ces récentes soirées lectures ont réveillé ce souvenir, je doute qu’il disparaisse à nouveau.
Ecouter (et voir) Armand Dupuy et Fred Griot (à Lyon le 17 juin, Yann Féry à la guitare, qui est plus qu’une guitare, disons Yann Féry au son)
Un échange de texte, parlé, entre Fred Griot et Claude Favre.

5 commentaires ↓
n’avais pas vu…
oui depuis plusieurs années la lecture voix haute est l’ultime correctrice, ce qui ne passe pas au souffle, au rythme, à la scansion, est pour moi un obstacle à la lecture (même silencieuse) et peut-être même au sens
pas eu le temps de parler plus à la nuit remue, dommage… et idem pour tes chantiers qui m’ont l’air bien dans le profond
fred
Merci pour cet écho, même si vous avez été déçu par ma lecture.
C’était une première pour moi. Quand j’aurai pu m’écouter sur « remue.net », je vous donnerai mon sentiment.
intéressant ce que dit Fred, sur le sens. La lecture dans le travail, la voix haute comme un outil, je n’en suis pas là , je commence, voir ce que ça donne (je dis voir, non écouter!), j’ai toujours prononcé des fragments de ce que je travaille, mais à voix basse, et pas tout.
Alors au boulot… Effectivement: « strophe c’est-à -dire salve / lancée cinglant vers d’autres » C’est écrit là …
les lectures Remue.Net sont disponibles ici.
…& à quand Des Figures (ou Défigure?) à la lecture ? (numérique ?)
Bon, je viens de m’écouter… Peux mieux faire, en effet – du moins je l’espère ! Quant à « Des figures », on devrait pouvoir lire certaines parties de cet ensemble dans des revues à la rentrée.
Je n’ai jamais pensé, lorsque j’ai commencé à écrire, que je lirais un jour mes textes en public (quel culot tout de même !), mais lire, et les autres et soi-même, est pour moi un sport de combat, qui se fait avec tout le corps. La voix, même apparemment silencieuse, est là . Elle parle même lorsqu’on ne l’entend pas. Je n’écris pas mes textes pour qu’ils passent à la scène, mais lorsque j’envisage d’en lire un, je le réécris. Lire avec les autres, parce qu’il ne faut pas oublier les silences, les écoutes des auditeurs, est désormais une étape de mon travail. Avant de lire, je réécris (pour la petite histoire, et je suis sûre que vous allez rigoler tous sottement, lors de la dernière nuit remue, j’écrivais encore mon texte une demi-heure avant dans les toilettes !). Et pendant la lecture je pense à des corrections, et après, at home, of course… Lire c’est écrire.
Merci Joachim pour tes mots
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