Fragments, chutes et conséquences.
Fragments, chutes et conséquences.

de la rue, par Anne Savelli

jeudi 5 janvier 2012

je ne t’écris pas du bon côté de la rue. C’est l’hiver, la fenêtre de la chambre donne sur le jardin, l’arbre qui me fait face est un trait au fusain, le rideau un paravent, la nuit tombe, je rêve de papier plissé.

je ne t’écris pas du bon côté. Ici c’est une chambre faite pour le silence, le rire, la famille. Je t’écris des livres, à partir des livres, voulais-je dire. Je t’écris d’où je peux. Je voulais te décrire la rue. Mais d’où ?

je ne t’écris pas de la rue. Cette rue est, sans moi, sans que je la regarde, est, se sait, se dit, se veut, se raconte inamovible. Inaltérable, imputrescible, on peut multiplier les adjectifs ce sera toujours : rue de province dans un quartier tranquille dont le reste de la ville rêve, où jamais on ne laisse place à un HLM de banlieue. Sans angle mort, sans dénivelé. À peine des trous dans la chaussée. Rien de prétentieux. Du massif. Les maisons ? Des cubes en attente. Des grilles, des haies, un garage. Rien de spécialement défensif. Un jour la chaussée refaite, voilà tout. Cette rue n’est pas la rue, on le voit bien. Ai assez écrit sur la rue.

je ne t’écris pas de l’autre côté. Il faudrait se poster à la fenêtre de la cuisine, d’un bureau ou d’une seconde chambre Qu’est-ce que tu fais là, tu regardes ? Qu’est-ce que tu fais là, tu écris ? et ce serait être exposée. Je t’écris d’ici, dans le souvenir de cette rue qu’on arpente, à laquelle il faut échapper. Rue plate, à gauche la quitter pour la gare, à droite pour le centre-ville.

je t’écris c’est ce qui compte. Tu sais que je t’écris.

*

Vous venez de lire un texte d’Anne Savelli, dont le blog peut vous emmener en ce moment dans le Décor Lafayette. Vous pouvez entendre la rare et précise lectrice qu’elle est, en écoutant son Franck (voir ici et ici et ici) dans la ville haute, ou à l’occasion du Salon de la Revue, lisant des auteurs d’Ici Là. Elle me fait la joie d’accueillir mon texte Morceau de rue, que vous pouvez aller lire à travers l’une de ses fenêtres...

Mots-clés

Anne Savelli   ville   fenêtre   écrire  

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